| Alain Prost était au départ persuadé d’être
à la tête d’un projet ambitieux voué au succès.
Reste que les ressources de son écurie étaient programmées
pour s’écrouler. Voici pourquoi et comment l'écurie a accumulé
30,54 millions d'euros de dettes qui ont conduit à sa disparition.
30,5 millions d'euros de déficit et une absence totale de contrat
de sponsoring digne de ce nom, c'est ce qui a précipité la
perte de Prost Grand Prix, placée en liquidation judiciaire lundi
par le Tribunal de commerce de Versailles. Aucune des offres étudiées
depuis le dépôt de bilan, le 22 novembre, n'a été
entourée du sérieux et des garanties financières suffisantes.
Pourtant, Alain Prost n’a pas soudainement découvert le marasme
de sa trésorerie. Il en a même vu le spectre arriver longtemps
à l’avance. En 1998, il savait que 2001 serait un tournant dans
la vie de l’écurie rachetée à Ligier (le 14 février
1997) et rebaptisée à son nom, pour profiter de la notoriété
de treize années passées en tête des pelotons. "Le
problème, c’est que nous n’avons signé que des contrats de
trois ans", observait l’ancien pilote à l’époque. Ce regret,
il l’avait aussi formulé après avoir dépôsé
le bilan, en expliquant qu’il aurait "aimé des contrat de cinq ans
pour avoir certaines garanties de pérennité". En 1998, les
noms de marques "prestigieuses" comme avait fleuri sur les carrosseries
bleues : Gauloises, Alcatel, Bic, PlayStation, Total... Le joli carrosse
s’est donc transformé en citrouille. "En septembre 2000, on n’avait
aucun sponsor", avait rappelé Alain Prost.
Pire. Ligier avait goûté au champagne de la victoire en
1996, à Monaco, grâce à Panis, 15 ans après
le dernier succès de Laffite. Pourtant, Alain Prost troque très
vite le V10 Mugen-Honda d’un très bon rapport prix/performance/fiabilité
contre un V10 Peugeot dont McLaren s'est débarrassé contre
dédit substantiel et que Jordan ne veut plus. Comme les financements,
le contrat Prost-Peugeot court sur les années 1998-1999-2000. Gratuit,
le propulseur est surtout lourd et peu fiable. La collaboration devient
houleuse, les hommes de Guyancourt et de Vélizy ne se parlent plus.
Née avec beaucoup de crédit, Prost Grand Prix accuse ainsi
son premier déficit... d’image. Inévitablement, le tournant
redouté survient. "En septembre 2000, on n’avait pas de sponsor
ni de moteur", fasait remarquer encore récemment Alain Prost.
Les sponsors ne veulent pas remettre la main à la poche pour
cette question d’image mais pas seulement. Politiquement marqué,
Alain Prost perd son soutien principal, Gauloises. Le cigarettier était
le sponsor historique de l’écurie créée par Guy Ligier,
longtemps porté par ses amitiés politiques, au premier rang
desquelles François Mitterrand. En 1997, la droite perd les élections
législatives et la SEITA stoppe un partenariat de plus de 20 ans.
Une sanction.
L’ex-"Professeur" doit alors céder 40% de ses parts à
la famille Diniz, représentée par le fils Pedro, ancien pilote,
pour recapitaliser sa société. Il lui en reste une majorité
(51,3%) car des fractions sont allées à Yahoo! (2,9%) et
LV Capital (5,8%), filiale de LVMH. Mais l’association Prost-Diniz se transforme
en cohabitation. Les finances sont toujours exsangues et Prost ne trouve
qu’ACER, une firme thaïlandaise, pour rebadger l’onéreux Ferrari
payant (200 MF) et PSN, qui soutient le médiocre argentin Gaston
Mazzacane. Au niveau pilotes, Prost a d’ailleurs aussi perdu gros. L’erreur
a été de remercier Olivier Panis, qui ne s’entendait plus
avec un patron décrit comme cassant et ingrat. Jarno Trulli a aussi
fait un passage remarqué dans l’équipe mais il est allé
voir chez Jordan. Techniquement, les Bleus ont également subi leur
instabilité, avec quatre directeurs en quatre ans (Bigois, Dudot,
Jenkins et Durand). Impossible dans ces conditions d’avoir des résultats.
Les dettes s’accumulent donc en 2001. Les rumeurs enflent sur la possible
saisie des voitures. Les avocats accourent pour calmer les créditeurs
et avancent que les 4 points marqués valent 100 millions, à
valoir sur 2002. Mais Alesi, qui a ramené le pactole, claque la
porte et Diniz démissionne du Conseil d’administration. "Il est
très difficile de communiquer avec lui", admettait Prost, à
propos du Brésilien. Composer sans lui n’est peut-être pas
un mal pour le Français qui le soupçonne d’avoir entretenu
la mauvaise réputation financière. Le Sud-Américain
avait proposé un franc symbolique pour prendre le contrôle
de PGP et éponger les dettes. Un affront plutôt qu'une offre.
Pendant que Toyota, nouvelle écurie en 2002, se permettait de
sélectionner son sponsor titre pour qu’il ne dépareille pas
avec le rouge et blanc de sa voiture, Prost ne levait aucun sponsor. Et
Ron Dennis, le boss de McLaren, de révéler avoir déjà
réuni 90% de son budget pour 2003 (environ 1,5 milliard par an),
85% pour 2004 et 80% pour 2005. Un autre monde.
"Des erreurs, j’en ai commises", a avoué Alain Prost. Il les
a payé au prix fort.
TF1 : Stéphane VRIGNAUD |